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Le choc de la violence : stupeur et fascination quand tout s'effondre

Dimanche 6 mai 2018 - Landes et Forêts

Violence traditionnelle ancestrale (violence historique), violence ordinaire (violence économique contemporaine), violence faite aux femmes, aux enfants, aux salariés, aux êtres humains.

Cette violence historique qui n'existait pas, cette violence au-delà de l'horizon, qui était celle des autres, en Irlande, au Liban, en Syrie maintenant, mais aussi en Yougoslavie, oui, pas si loin finalement, cette violence ailleurs, Algérie, française tout de même, Indochine, oui, la France, Vietnam, Biafra, Rwanda, oui, Cambodge... cette violence qui n'existait pas, voilà qu'elle surgit à l'improviste, comme du temps de l'OAS, n'importe où, supermarché, café, salle de spectacle, dans la rue, terrorisme, cette violence qui n'existait pas, qui ne nous concernait pas, maintenant qu'elle nous explose notre sentiment de sécurité et qu'il n'est plus possible de la nier, esclavage, maintenant qu'on ne peut plus l'oublier, colonisation, que faire de cette violence ?

Que faire de cette glorieuse histoire du capitalisme triomphant, de la civilisation occidentale dont la prospérité a été construite sur le pillage et l'esclavage, par les gens les plus entreprenants, les gagnants de chaque époque depuis le 15e siècle, des banquiers, des aventuriers, des hommes d'affaires ? Que faire de notre histoire, maintenant qu'elle est éventée, que l'histoire fantasmée ne tient plus debout face au vent de l'Histoire ? Que faire de notre histoire, sinon l'enterrer une bonne fois pour toutes à défaut de l'oublier ? L'effacer ? c'est ce qu'on a déjà fait.

Il ne reste plus qu'à banaliser la violence, montrer comment c'est rigolo de voir souffrir les autres, les nuls, les gros cons, comme dans le cinéma de Quentin Tarantino. Voir souffrir les autres, c'est le choix néomélo d'un certain cinéma postmoderne qui s'ennuie à mourir. Mourir, c'est le mot. Mais mourir de rire, quand même, à défaut de manifester un peu d'empathie.

Une violence terrifiante puis fascinante

Le cinéma américain se distingue par 2 genres : le western et le film de mafia.

La horde sauvage

La violence est déjà présente dans le western avec des films de massacres d'Indiens, qui ont disparu des écrans bien avant 1969, date de sortie de Little Big Man d'Arthur Penn et de La horde sauvage (The Wild Bunch) de Sam Peckinpah. A l'époque des cow-boys et des Indiens, on ne voyait que la violence, mise en scène, des cruels indiens contre les pauvres fermiers ou les valeureux soldats.

Le regard sur l'histoire américaine change. Sam Peckinpah, met en scène la violence de façon brutale, avec un réalisme jamais vu auparavant. Mais on pourrait citer Stanley Kubrick.

Quand arrivent les films de Quentin Tarantino, on constate, côté spectateur, que le choc de la violence a disparu, remplacé par une étrange fascination, comme si la redécouverte de l'histoire américaine et les questions qu'elle pose n'étaient pas terminées. Au contraire, on a besoin de revoir en boucle les images de cette histoire qu'on voudrait effacer, massacre des Indiens et des noirs, esclavage, guerre de sécession, Nous peuple américains, nous avons fait ça ? Comment est-ce possible ? Et nous autres, européens, l'histoire de l'esclavage nous concerne aussi.

Cette fascination pour la violence n'est pas seulement américaine. Elle a conquis le monde entier, parce que le monde entier continue d'être violent, guerres, terrorisme, violence économique, destruction de la planète. Mais la plupart des gens qui ne la subissent pas directement refusent cette violence, sont choqués, terrifiés. On veut comprendre, alors qu'il n'y a rien à comprendre. La question devrait plutôt être : comment vivre autrement dans un monde pacifique ? Cette fascination pour la violence est notre réponse à notre incompréhension : comment c'est possible ?

Ce cinéma qui explicite la violence, étire les scènes de violence, les multiplie, avec une musique hypnotique, dans quelle mesure dénonce-t-il la violence et dans quelle mesure il l'entretient ? Confortablement assis, je regarde. Et je constate le plaisir procuré par la tristesse devant ces personnages qui souffrent, qui meurent. Comme si quelque chose en moi avait besoin de ce spectacle de la violence subie par d'autres. Ce plaisir rejoint celui du looser, de l'échec, quand se plaindre du problème est plus important que chercher une solution, quand souffrir par procuration est une jouissance. La fiction des profondeurs, cette fiction qui prétend toucher les profondeurs de l'âme humaine, et qui parfois y parvient, en nous apitoyant sur le problème, la souffrance humaine.

Depuis la fin des années 1990 ou le début des années 2000, il y a une autre façon de fiction des profondeurs révélée par ces films pour lesquels l'énonciation a pris le pas sur la dénonciation.

En effet, il y a un paradoxe à dénoncer, qui est le propre des énoncés négatifs : je ne veux pas mourir ne dit pas la même chose que je veux vivre. Mourir, vivre.

Les huit salopards

Ainsi quand on dénonce la maltraitance, le racisme, l'esclavage, le viol, etc... on énonce ce qu'on dénonce : maltraitance, racisme, esclavage, viol. Là, ce sont juste 4 mots, mais au cinéma, qu'est-ce qu'on voit, qu'est-ce qu'on entend pendant 1 heure et demi, 2 heures ou plus ? Par exemple dans Les huit salopards de Quentin Tarantino (2013). On voit une femme battue, traitée de morue tout au long (3h) du film, qui a l'air d'adorer ça, comme dans les films pornos où des mecs avilissent leurs partenaires de sexe. Les images de violence et la bande-son étirent l'énonciation jusqu'à saturation. Je ne me pose même pas la question de savoir s'il y a un peu de dénonciation ou seulement de la complaisance.

Au cinéma depuis une vingtaine d'années, on voit et on entend l'énoncé de la violence prendre une place de plus en plus grande dans la fiction. Sans rien expliquer. Cette mise en scène est plaisante, mais vide, juste racoleuse. Nous nous sommes habitués petit à petit et maintenant plus rien ne nous choque, ne nous révolte, crée un sentiment de solidarité avec les victimes, une empathie. Nous sommes complètement déresponsabilisés.

Et cette acceptation de la souffrance, de la violence, et ce plaisir m'interrogent.

La fiction des profondeurs est une drogue qui, loin de dénoncer la violence l'entretient par la fascination qu'elle suscite dans sa mise en scène. Comme nous ne nous opposons pas à la violence, elle prend de plus en plus de place.

Recherche de dates marquantes dans l'évolution du cinéma, avec cette modeste cinéphilie de la violence, terrifiante puis fascinante :

La mise en scène de la violence

Les sept samouraïs

Les sept samouraïs, Akira Kurosawa, 1954

En quatrième vitesse

En quatrième vitesse (Kiss Me Deadly), Robert Aldrich, 1955

Les sentiers de la gloire (Paths of glory), Stanley Kubrick, 1957

Les coups de poing

Bonnie and Clyde, Arthur Penn, 1967

La horde sauvage (The Wild Bunch), Sam Peckinpah, 1969

Orange mécanique (A Clockwork Orange), Stanley Kubrick, 1971

Le Parrain (The Godfather), Francis Ford Coppola, 1972

Voyage au bout de l'enfer

Voyage au bout de l'enfer (The Deer Hunter), Michael Cimino, 1978

La porte du paradis

La porte du paradis (Heaven's Gate), Michael Cimino, 1981

La fascination

Apocalypse Now

Apocalypse Now, Francis Ford Coppola, 1979

Full Metal Jacket, Stanley Kubrick, 1991

Reservoir Dogs, Quentin Tarantino, 1992

Impitoyable (Unforgiven), Clint Eastwood, 1992

La jouissance de la violence en boucle de séquences interminables

Cela commence peut-être avec Pulp Fiction, Quentin Tarantino, 1994

Le baroque du genre : Les huits salopards, Quentin Tarantino, 2016

La mise en scène de la violence

Entre 1978 et 1981, il est intéressant de comparer la mise en scène de la violence dans les 2 films de Cimino avec celui de Coppola.

De même qu'on peut comparer les films des frères Cohen avec ceux de Tarantino.

Je n'ai aucune envie d'étudier l'évolution des films d'horreur. Cependant, une petite comparaison m'amuse. Avec Le Bal des vampires (The Fearless Vampire Killers) en 1967, Roman Polanski dynamite joyeusement le film de vampires. Peut-on voir Les huit salopards de Quentin Tarantino (2013) comme une réhabilitation ? Tout le début du film avec la musique bizarre qui accompagne le carrosse, fait penser au Bal des vampires. Et plus tard, l'acharnement à poignarder n'est-il pas une revanche des vampires tués par un pieu ? Entre les deux, en 1992 (1980, les années sida) Dracula (Bram Stoker's Dracula) de Francis Ford Coppola.

On pourrait citer d'autres films, citer Clint Eastwood avant 1992, peu importe, il reste que des scènes de film ont été, en leur temps, des coups de poing qui nous ont coupé le souffle. Puis, on s'est habitué petit à petit, la mise en images a changé (scénario et réalisation), nous avons appris à tenir la violence à distance, d'une certaine manière à ne plus la voir. D'ailleurs dans La guerre des étoiles (Stars Wars), George Lucas, 1977, on ne la voit plus, ce qui permet de bien s'amuser.

La science-fiction offre justement le recul qui permet de tenir la violence à distance. Mais ce n'est pas le cas de Django Unchained (Quentin Tarantino, 2012). Aucun recul. Pourtant, la violence ne déclenche pas d'émotion de rejet. C'est comme si on ne la voyait plus, car c'est autre chose qu'on regarde avec jubilation.

Depuis les premiers coups de poing d'Akira Kurosawa, de Robert Aldrich, Stanley Kubrick, Arthur Penn, Sam Peckinpah, nous avons appris à nous accommoder, puis à jouir du réalisme, des ralentis (Sergio Leone), de l'étirement des scènes dans un faux suspense : ça va cogner, ça va saigner, et effectivement ça finit par exploser, aucune surprise, exactement ce qu'on attendait.

Nous avons cédé à la fascination de la violence parce que notre époque est insupportablement violente et qu'il semble que nous n'y pouvons rien. Alors, il faut bien regarder sans voir, sans ressentir de rejet, de dégoût, cette condamnation de la violence devenue inutile.

Dès lors, nous nous sommes déresponsabilisés sans nous en rendre compte.

On pourra toujours dire que c'est mieux ainsi mieux que de culpabiliser pour des prunes.

Ceci dit, depuis les années 2000 le cinéma n'est-il pas influencé par la culture de son époque, par l'actualité, la télé ? Avant 1990, c'était l'inverse, le cinéma donnait le ton, définissait la mode. Est-ce que le cinéma depuis 20 ans, dans sa mise en scène de la violence, n'est pas tombé dans le baroque, l'exagération, en particulier en ce qui concerne l'étirement des scènes annonciatrices de violence, à n'en plus finir.

Un cinéma, sur ce plan, en fin de course ?

Au loin s'en vont les nuages

En attendant le prochain fossoyeur qui partira sur une nouvelle piste en inventant une autre mise en scène, une autre façon de filmer. A moins qu'il ne soit déjà là : Aki Kaurismäki. 1999, Au loin s'en vont les nuages (Kauas pilvet karkaavat). 2002, L'Homme sans passé (Mies vailla menneisyyttä).

Loving, un film de Jeff Nichols

Intéressant de comparer la mise en scène de la violence, omni présente et insupportable, dans Loving de Jeff Nichols (2016) avec celle, grotesque, des Huits salopards de Quentin Tarantino (2013). A voir également l'image de la femme, dans ces deux films.

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