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Cinéma, littérature, le réalisme des profondeurs

Mercredi 6 juillet 2016, 17:57 - Du Vent dans les Branches

Victimes du destin, de la malchance ou de la bêtise, ils souffrirent beaucoup, multiplièrent les problèmes et échouèrent lamentablement.

Cinéma, littérature, nombre de fictions peuvent se résumer ainsi. C'est ce que j'appelle la fiction des profondeurs ou encore le réalisme des profondeurs. Fiction réaliste : l'auteur décrit une réalité en apportant un regard critique sur les personnages, qui vivent des situations conflictuelles et s'empêtrent dans des comportements qui ne font qu'empirer les problèmes. Fiction des profondeurs : l'auteur décrit les états d'âme des personnages, qui vivent une situation douloureuse d'échec, en s'enlisant dans la désespérance.

Lecteur, spectateur, on reconnaît le contexte qui est vrai. On s'identifie aux gens qui sont vrais. Par la magie des mots ou des images et des sons, on observe la vie des autres à leur insu. Et c'est la nôtre. Comme c'est triste, comme c'est beau. C'est profond.

Du point de vue du lecteur, du spectateur, il n'est pas question qu'on vous raconte une histoire avec des personnages. Tout est vrai. C'est la vie devant soi. Le temps de lire le roman, le temps de regarder le film. Magie de l'hypnose.

Le réalisme des profondeurs se caractérise par l'adhésion massive des auteurs, éditeurs, scénaristes, réalisateurs, producteurs et du public qui se complaît à se reconnaître dans tous ses travers. Une fois fait le constat (c'est triste, c'est beau, c'est grand, etc...), force est de constater qu'on n'a pas avancé au-delà du déroulé de la situation : on n'apprend rien de plus que ce qu'on savait déjà. C'est du voyeurisme (complaisance à rejouer la situation par procuration), toujours plus de la même chose.

Ceci dit, j'aime bien le blues. Et j'aime bien le cinéma et le roman des profondeurs. Ce qui me gène, c'est l'omniprésence de cette culture.

Que peut faire l'auteur qui veut sortir du cadre traditionnel ancestral du réalisme des profondeurs, sortir du bulletin météo des âmes, du déroulé zappé des infos du journal télévisé ? Que peut faire l'auteur qui veut créer autre chose, des fictions irréalistes, qui n'ont que très peu de chances de se produire dans la réalité de tous les jours ?

En fait, il y a une autre façon de fiction. c'est la voie du conte. L'auteur crée un univers qui peut sembler vrai, mais qui pourtant est proche du décor de théâtre. Il place ses personnages qui peuvent sembler vrais, mais qui pourtant sont des personnages. Et il raconte, elle raconte, une histoire cohérente avec les personnages tels qu'ils ont été définis, mais qui vont évoluer, construire leur vie de personnage. Tout est faux. Lecteur, lectrice, spectatrice, spectateur, complices, le décèlent immédiatement et l'acceptent (c'est la règle du jeu). Elles et ils veulent qu'on leur raconte une histoire impossible ou peu crédible dans la réalité de tous les jours, une histoire qui ne commence pas par Il était une fois, mais par Et si... C'est une fiction qui joue avec la réalité de tous les jours, qui raconte autre chose.

C'est ce que j'appelle le conte ludique, une variante du réalisme magique.

Lèbe Parole et musique : la montagne

Le conte ludique est le domaine des hypothèses farfelues, des suppositions irréalistes, de l'imaginaire. On imagine que ça marche, les personnages trouvent des solutions à leur difficultés, réussissent à atteindre leur objectif, ou plutôt réussissent à trouver quelque chose qui les conduit vers autre chose. Ils évoluent, ils changent, ils avancent (pas question de tout recommencer à zéro, le destin n'est pas leur affaire). Ils vivent, ils créent.

Et curieusement, c'est là où, à priori, on n'attend rien, qu'on a la surprise de trouver quelque chose, une nouvelle compréhension, un regard décalé qui dévoile.

Dans l'univers du réalisme des profondeurs, réussir quelque chose, être heureux, joyeux, c'est bêtasse. Mais du point de vue du conte ludique, le personnage qui se complaît dans ses comportements compulsifs et fabrique ses échecs répétitifs, s'il n'est pas comique, il est profondément ennuyeux.

Il arrive que le public plébiscite une fiction qui tout en n'étant pas un conte (de fées) en a toute la structure. Mais notre culture proclame : vive le malheur et la désespérance, vive la souffrance et l'échec, Ah que c'est bon la fiction des profondeurs, alléluia, amen et mea culpa.

Et bien non, quitte à ne pas être dans l'air du temps, quitte à écrire pour un lecteur, une lectrice, sortis de mon imagination, qui n'existent pas dans la réalité de tous les jours, je préfère écrire sous la contrainte du conte ludique.

Une autre façon de voir le monde enchanté.

Photo : Al bère et l'Air de la montagne, Jacques Bouchut - Lèbe : Parole et musique.

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