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Feuilles d'automne

Planète Terre

Vivre en paix

Salle d'attente

Samedi 17 novembre 2012, 11:54 - Landes et Forêts

Vous entrez dans la salle d'attente, pas un lieu de passage comme ce couloir de l'hôpital où vous avez attendu parmi les infirmiers et infirmières et docteurs et visiteurs, qui vont et viennent, les malades sortis de leur chambre, non, pas un passage obligé comme l'antichambre, ce vestibule où vous vous déshabillez, de la radio (graphie, inutile de vous déshabiller avant de passer à la radio), pas obligé du tout, vous pouviez attendre debout dans le couloir, attendre votre tour, pas le temps de faire un tour en ville même si quelqu'un passe avant vous, passe la porte de la salle d'attente à l'invitation du praticien de l'autre côté, qui ne vous a pas regardé vous mais le patient précédent lequel ne patiente plus alors que brusquement, déception, vous êtes purement et simplement expulsé de votre attente, vous n'attendez plus maintenant sachant que vous avez au moins 20 minutes, une demi-heure devant vous, enfermé là, bloqué, arrêté dans vos activités.

Alors, pendant que pour vous le temps reprend son cours lent et monotone, qu'il s'étire mollement (mais pas vous, bien sûr, alors vous baillez, peut-être) pendant que le temps passe sans vous assis-là, votre regard passe rapidement sur le visage des gens assis sur les sièges de la salle d'attente, s'arrête sur une affiche, une photographie en noir et blanc, une reproduction couleur d'un tableau, avec ennui, vous connaissez tout cela déjà, les visages à nouveau, mais on vous regarde aussi, évitement, le regard au plafond, c'est stupide, balaye par terre à la place de la femme de ménage, c'est idiot pensez-vous sans penser aux microbes, vous êtes distrait.

Evidemment vous auriez pu choisir un magazine sur la table basse et le feuilleter pour passer le temps, mais non, vous êtes trop énervé, ce praticien est systématiquement en retard sur ses rendez-vous, vous pourriez arriver en retard vous aussi, pour compenser, pour ne pas perdre votre matinée ou votre après-midi, ce que vous faites tous les jours minute après minute par-ci par-là perdre votre temps de façon stupide, mais non, hors de question d'arriver en retard (et si justement votre médecin était à l'heure ce jour-là ?), vous pourriez changer de praticien, échanger un systématiquement en retard contre un toujours ponctuel, pile à l'heure quand vous arrivez, même pas la peine d'attendre en salle d'attente, un sourire, un geste, après vous je vous en prie, vous êtes déjà dans son cabinet, mais non vous ne changez pas vos habitudes, c'est compliqué et puis ce praticien vous convient, pour vous soigner, pas pour vous faire attendre et c'est là le problème, insoluble pour vous, à l'eau votre changement. C'est idiot. Mais c'est comme ça. Complètement idiot.

Fin de séquence, votre dialogue intérieur s'interrompt brusquement et vous levez la tête, vos yeux et vos oreilles se réveillent, mais rien, silence, personne, les sièges sont vides, ils ont l'air stupides ces sièges vides et vous aussi, aucun bruit non plus dans les couloirs au-delà de la porte ouverte de votre salle d'attente, vous êtes tout seul, vous écoutez plus attentivement, plus intensément (vous ne tendez ni l'oreille ni la joue), rien, silence ouaté, silence étouffant, un silence de neige dans le Grand Nord, ça ne vous fait ni chaud ni froid, c'est juste... inhabituel, comme votre rendez-vous chez le médecin, justement et vous aimeriez bien, mais non, il semble que tout le monde soit parti, vous finissez par vous lever de votre siège, vous traversez la salle d'attente, passez dans le couloir, ils sont plongés dans la pénombre les couloirs vides et silencieux, vous avancez vers le secrétariat, fermé, manifestement il n'y a plus personne.

Bien sûr que non, votre médecin ne vous a pas oublié avant de partir, il consulte son avant-dernier patient, c'est juste un gros retard (deux personnes sont passées avant vous), naturellement vous allez retourner dans la salle d'attente, vous installer dans cette nouvelle attente de votre rendez-vous, avant qu'on vienne vous chercher, qu'on s'occupe enfin de vous, temps perdu valorisé, justifié et, dans l'enthousiasme de cette libération, enfin la consultation, vous prendrez votre air le plus naturel affichant un beau sourire de remerciement, c'est à moi, déjà, comme c'est aimable.

Pourtant non, vous manquez d'air à cet instant et vous continuez, vous marchez vers la sortie, la porte d'entrée de la maison de santé, vidée du mouvement des gens, du bruit de la vie ordinaire, à présent vous êtes absent de la réalité de tous les jours, passé de l'autre côté, c'est ça que vous pensez dans la pénombre, pourtant si vous êtes mort vous ne vous baladez plus dans les couloirs des cabinets groupés en divaguant, vous n'existez plus, vous ne pensez plus, la vie c'est fini pour vous, pas comme votre rendez-vous qui n'a pas commencé, lui, et que vous attendiez avec l'impatience d'un patient qui attend, pas le désir d'un rendez-vous amoureux, non, celui-là vous n'avez pas envie qu'il finisse, plutôt qu'il se prolonge, qu'il dure, vous prenez tout votre temps, vous êtes excité pas agacé, submergé d'amour pas en colère, mais là non, sans haine ni dépit, l'esprit vide et le corps flottant, vous avancez, vous marchez et finalement... vous sortez.

Et comme vous pouviez vous y attendre il n'y a personne sur le trottoir, ni dans la rue, pas de bruit non plus. Mais c'est quelle heure au fait ? A cet instant pourtant vous êtes bien vivant. En attendant.

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