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Feuilles d'automne

Planète Terre

Vivre en paix

Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ?

Samedi 3 novembre 2012, 07:56 - Parcs et Jardins

Le rocher. Chaud. Elle sent le grain du granit sous les doigts. Le bout de ses doigts. Ça fait mal. Elle est en équilibre sur l'extrémité des chaussons. Le corps rejeté en arrière, décollé du rocher, elle tient comme par magie sur 4 petites prises dérisoires, un peu à la façon des gerris, ces insectes qui se déplacent sur les plans d'eau du bout de leurs pattes. Sauf que son plan à elle est vertical. Ou presque.

En fait, Tchazaël tentait de passer un bombement du rocher, un léger surplomb. Ce passage était le plus difficile, sur la septième longueur de la voie, après une escalade en tête extrêmement technique et soutenue. Le topo indiquait : ED +, 300 m, 6c / 7a obligatoire.

Ça va marcher. En un instant, elle vient de visionner dans sa tête 3 images parcellaires, en partie floues comme ces photos prises au téléobjectif : la prise, au-dessus, une protubérance juste pour le bout des doigts; la prise de main libérée à droite sur laquelle elle posera l'extrémité du chausson; la prise lâchée par la main gauche pour le pied gauche. Je me détends sur mes deux jambes et je lance la main droite. Facile.

Non, pas facile : j'ai déjà volé deux fois.

Il fallait sauter pour attraper la prise au-dessus, à droite du spit. Le spit dans lequel elle accrochera le mousqueton de la dégaine. Puis, elle passera la corde dans l'autre mousqueton, à l'autre extrémité de la dégaine, pour l'assurage. Après. Après avoir réussi le passage. Quand elle pourra libérer la main gauche.

Elle jeta un coup d'oeil sur la prise. C'est haut.

Elle visionna mentalement un enchaînement d'images brèves sur lesquelles se superposèrent des sensations : la prise en haut, très haut, sensation de forte détente dans les deux jambes, appui sur les extrémités des chaussons, qui s'agrippent au granit, déploiement de tout le corps et lancer de la main droite dont les doigts lâchent la prise, propulsion vers le haut, le pied droit décolle du granit, sensation d'appui seulement à gauche sur les deux prises, le bout du pied et les doigts de la main qui poussent vers le haut, lâcher de la main gauche, les doigts de la main droite saisissent la prise du haut, le pied gauche pousse en même temps le bas du corps vers la droite et décolle du granit, l'extrémité du chausson droit accroche la prise libre à droite, sensation du bout du pied gauche qui agrippe la prise abandonnée par la main gauche. Et là c'est gagné ! Nouvel équilibre sur l'extrémité des deux pieds et les doigts de la main droite. La force d'appui dans les jambes soulage l'effort de traction dans le bras. À hauteur du spit, la main gauche est libre pour l'assurage.

Elle sait que cet enchaînement, pour passer d'un équilibre à l'autre, doit se dérouler très rapidement, dans l'élan de la détente. Elle a expérimenté le fait qu'elle ne peut pas atteindre la prise si elle ne finit pas par décoller, dans une succession rapide de gestes, des 4 prises auxquelles elle s'accroche maintenant. Elle doit quitter sa position rassurante, se mettre en péril, risquer de perdre ce qu'elle a déjà acquis, ce qu'elle a grimpé, pour réussir ce passage et continuer de progresser. Risquer de perdre, c'est également tenter de réussir. Pour elle, à cet instant, réussir ce passage est plus important qu'arriver au sommet de la voie.

C'est haut, mais ça va marcher cette fois. Tchazaël visualisa encore une fois tout l'enchaînement des 4 déplacements.

Elle commence à fatiguer, suspendue au rocher. Elle imprime à tout son corps un léger mouvement de balancier pour se décontracter. C'est ça. Encore plus souple. Je suis de plus en plus décontractée. Elle sent la chaleur du soleil sur son dos, dans les bras, dans les jambes. Une chaleur enveloppante qui vous masse, vous berce, vous réconforte.

D'un seul coup, elle se détend et enchaîne ses mouvements en une danse aérienne, pour réussir ce passage côté 7a. Une danse un peu trop énergique, cependant. La prise glisse, lui brûle les doigts et lui échappe, tandis que le chausson dérape à droite. Du coup, le pied gauche frappe dans le vide. C'est allé très vite. Elle a crié :

- Je lâche tout !

Elle vole, tombant en arrière jusqu'à ce que la corde la bloque, lui faisant décrire un arc de cercle jusqu'à la falaise. Elle encaisse le choc dans les reins. Elle s'aplatit en souplesse sur le rocher, bras et jambes en avant. Elle sent l'impact du granit sous les mains et à travers les chaussons d'escalade. Elle est suspendue au spit scellé dans le rocher presque 3 mètres en-dessous de la position d'où elle a décroché. Une chute de plus de 5 mètres. Elle est suspendue dans le vide, dans la 7e longueur de la voie, par la corde nouée à son baudrier, la corde qui passe par le dernier point d'assurage au-dessus, la corde bloquée par le guide depuis le relais, 15 mètres en-dessous de Tchazaël.

- Ça va ?

- Tout va bien, Erleine.

Le ton ne devait pas être convainquant car le guide sourit.

- Je fatigue, Erleine. Tu sais, je ne crois pas que je vais me le faire aujourd'hui, ce sacré Vol du chocard.

- Repose-toi un peu. Tu pourras essayer encore une fois.

- Attends, je vois que La Redoute vient juste de livrer un canapé sur ma gauche. T'aurais pas un oreiller ?

Penchée en arrière en appui sur le baudrier qui lui tenait les reins, jambes tendues, les deux pieds contre la paroi de granit, Tchazaël laissait pendre ses bras dans le vide. Sauf les jambes en extension, elle semblait s'être abandonnée d'un seul coup dans une attitude enfantine, ou plutôt comme un chat qui ronronne au soleil.

Le guide sourit une nouvelle fois.

- Comme tu veux.

Erleine était stupéfait chaque fois de constater les capacités de récupération de Tchazaël, cette façon qu'elle avait de lâcher prise, de se laisser aller complètement, de décider que c'était fini et de tourner la page.

- Je descends. Tu vois, là, ras-le-bol !

Le guide laissa filer doucement la corde d'assurance. En légers rebonds de ses deux jambes, Tchazaël descendait le long de la paroi. Elle décrochait au passage les dégaines des spits et de la corde, puis elle les accrochait par l'un des mousquetons à une cordelette passée autour de la taille. Le guide contrôlait attentivement le mouvement de la corde. Tchazaël arriva à sa hauteur sur la vire qui servait de relais.

- Tu t'es esquinté les doigts ?

- Oh ! ce n'est rien, répondit-elle en défaisant le noeud qui reliait son baudrier à la corde d'assurance, qu'elle récupéra en tirant sur l'autre partie, abandonnant une dégaine et deux mousquetons au point d'ancrage le plus élevé qu'elle avait atteint et dépassé.

Elle installa un rappel sur l'anneau du relais scellé dans le rocher. Corde à double, descendeur en 8, prussik, ce noeud de la cordelette qui bloquera la descente en rappel si, par accident, il lui arrivait de lâcher la corde. Ce petit noeud lui sauvera alors la vie.

- Bon, j'y vais.

Elle se laissa glisser rapidement dans le vide, tandis qu'elle entendait chanter la corde, frottant dans le descendeur. Elle s'éloignait régulièrement de la falaise en la repoussant des deux pieds et progressait ainsi par larges bonds. Elle atteignit assez vite le cinquième relais. Quelques instants plus tard, Erleine l'avait rejointe et la descente en rappel continua ainsi jusqu'en bas de la paroi, tandis que le vent commençait à souffler sa musique d'orgue dans les fissures.

Ils récupérèrent piolets, chaussures de montagne et crampons entreposés dans une brèche. Les chaussons d'escalade disparurent dans les sacs à dos.

- Tu crois qu'on a besoin des crampons pour descendre ? demanda-t-elle en les rangeant dans son sac.

Il sourit en regardant le glacier. Un sourire amusé qui disait : ça ira. La corde lovée, il s'encorda avec Tchazaël en utilisant l'extrémité libre et, après un regard complice échangé entre eux, ils se lancèrent dans la pente.

Ils descendirent en courant dans la neige, piolet à la main. La neige amollie par le soleil crissait sous leurs pieds. Ils sautaient d'un pied sur l'autre, plus qu'ils ne couraient. Une sorte d'ivresse vous envahissait à descendre ainsi, en se jetant instinctivement dans le vide devant soi et en se laissant glisser dans la neige à chaque pas. Chacun avançait au même rythme que l'autre, sans tirer sur la corde, ni la laisser traîner, avec une sûreté extraordinaire dans les jambes et un équilibre instinctif de tout le corps. Il y avait juste ce bruit des pas glissés dans la neige amollie Tchouf... Tchouf... Tchouf... qui les entraînait et les retenait, qui rythmait la descente.

Ils s'éloignaient des aiguilles de granit sur lesquelles avaient été tracées pour les chaussons de l'escalade moderne les célèbres voies Piola. Avec ces voies équipées pour le plaisir de grimper, sans nécessité de partir forcément du bas pour aller nécessairement jusqu'en haut, pour le plaisir de tenter l'impossible sans soucis de la chute, l'escalade était montée des falaises à la haute montagne, faisant côtoyer deux mondes longtemps antinomiques, celui des alpinistes et celui des grimpeurs. Ces deux sociétés avaient fini par se rejoindre, par la force des choses, à la suite de l'évolution extraordinaire du matériel et des techniques.

Portés par des rêves fous de légèreté et de rapidité, des garçons et des filles libéraient une à une les plus prestigieuses des voies des anciens, ceux qui avaient fait l'histoire de l'alpinisme, en créant les premiers itinéraires artificiels du bas jusqu'au sommet, dans les Dolomites, dans les Alpes et dans d'autres montagnes du monde. La voie est libre, cela signifiait qu'il était possible de grimper sans aucune aide de pitons, de pédales pour les surplombs, de cordes pour se hisser vers le haut. Dès lors, les points d'ancrage et les cordes, en dehors des rappels pour descendre, ne servaient plus qu'à l'assurage en cas de chute.

Parfois, poussé par une nécessité intérieure, un grimpeur pouvait aller jusqu'à s'exposer totalement dans une escalade en solo de la voie : il grimpait, c'est tout. Hors des regards, il grimpait pour lui, extrêmement concentré, à la recherche d'une sensation inoubliable.

En solitaire et sans aucune assurance.

En solo ou en libre, il n'y avait rien de bien nouveau en fait. Ce cinglé de Preuss, par exemple, avec ses 300 solos (une ascension sur 4). Et un de trop, en 1913. Pas de chance. Ou beaucoup. Allez savoir.

Lorsqu'ils rejoignirent la voiture garée sur le parking, ils n'avaient toujours rien dit : ils avaient retrouvé la foule bruyante et insouciante du Montenvers, puis attendu leur tour pour descendre jusqu'à Chamonix en 20 minutes, par le chemin de fer à crémaillère.

Le pilier ouest, avait-elle pensé sur le parking en regardant les Drus. Dans sa mémoire, 3 noms s'étaient bousculés entraînant avec eux 4 moments forts de l'alpinisme dans les 600 m de granit du pilier ouest des Drus : Walter Bonatti, Gary Hemming (elle n'arrivait pas à se souvenir du nom de son compagnon), Catherine Destivelle. En 1955, Walter Bonatti ouvre en 5 ou 6 jours la voie qui porte son nom. Arrivant du Yosemite avec leur culture toute neuve de l'escalade des grands murs, les deux américains ouvrent en 1962 ce qui va devenir la Directe Américaine : 600 m entièrement en libre. En 1990, Catherine Destivelle réalise la voie Bonatti en solo. Il lui faut 4 heures. Et il lui faudra 11 jours et 11 nuits en 1991 pour créer sa propre voie d'artif, dans ce même pilier, en hommage à Bonatti et à son exploit de 1955.

C'est alors que Tchazaël pensa à Lin Hill : en 1993, elle résout avant tout le monde le problème du Great Roof et libère les 34 longueurs du Nose. El Capitan, 1000 m de granit compact absolument vertical. 1000 m que personne avant elle n'était arrivé à grimper sans aucune aide; en se reposant, se tirant, s'appuyant sur aucun élément artificiel. Elle et le rocher, c'est tout.

- Tu crois que je vais y arriver ? demanda-t-elle.

Ils roulaient en direction de Sallanches.

- A ton avis ?

- Je ne sais pas.

Il sourit.

- Et que te faudrait-il pour y arriver ?

- Peut-être essayer un passage un peu plus facile. Ou travailler sur quelque chose dans le même genre, juste histoire de me muscler un peu plus. Il faut que je m'habitue. Tout ce vide...

- Vaincre le vide. On va changer d'ambiance. Qu'est-ce que tu penserais du Verdon ?

- C'est plutôt calcaire là-bas, non ?

- Plutôt.

- J'adore. C'est plus doux, plus lisse.

- Plus doux, c'est ça. Tu veux trop passer en force. Tu n'aimes pas que les choses ou les gens te résistent.

Le guide avait modulé sa voix afin d'atténuer l'impact de son intervention. Tchazaël encaissa cependant. Elle resta silencieuse. Pfouuuu ! je suis rétamée... Quelle idée, non plus, de vouloir grimper. Tu grimpes et quel avantage en tires-tu ? T'es complètement folle ma pauvre fille. Oh zut, je grimpe, c'est tout !

- Fatiguée ?

- Oh ! ça va. Enfin, ça ne va pas, non. Peut-être que je force trop, après tout.

Elle regardait dans le vide de la route, devant elle.

- Tu vois Erleine, j'ai voulu m'imposer face à mes concurrents, passer en force avec l'agence et j'ai négligé les aspects techniques, le travail relationnel en profondeur. Vendre des voyages à tout prix. Mentalement j'ai foncé dans tous les sens comme une imbécile, sans définir un objectif clair. Maintenant je suis épuisée. Je me suis épuisée toute seule.

Elle soupira.

Le guide resta silencieux. Comme s'il se donnait le temps de déduire toutes les conséquences des paroles de Tchazaël. Peut-être ne pensait-il à rien de particulier. Peut-être laissait-il simplement ces paroles faire leur propre chemin dans l'esprit de Tchazaël. Elle ressentit le respect humain de son compagnon.

- Tu es gentil, Erleine.

Elle avait tourné son visage vers lui. Sur ce visage, le guide put voir un sourire reconnaissant, un peu triste, ou fatigué, aller savoir. Il lui rendit son sourire et regarda à nouveau la route, devant eux.

- Tu sais, l'escalade ce n'est pas seulement une question de muscle. Il faut muscler les doigts, les abdos, c'est clair. Mais tu es sportive, Tchazaël.

Il laissa à nouveau le silence s'installer entre eux, lui laissant la possibilité d'intervenir. Mais elle ne semblait pas avoir quelque chose à dire à cet instant, alors il continua, tranquille, tout en douceur :

- Tu dois être légère, maintenant que tu attaques le niveau 7. De plus en plus difficile : 7a, 7b, 7c,

- Arrête, tu me fais peur.

- 8a...

- Ne te fous pas de moi, Erleine.

- De plus en plus légère, de plus en plus élégante. Soigne la beauté du geste, Tchazaël, et ne t'occupe pas du reste : ça viendra tout seul !

Par magie, comme ça... Tchazaël resta silencieuse. De façon confuse, elle constata qu'elle adorait les harmoniques de la voix grave et mélodieuse d'Erleine. Pourvu qu'il continue de parler, pensa-t-elle, quelque chose comme ça. Il parla encore :

- Tu es une artiste, Tchazaël. Tu es passée dans le monde magique des anges. Tu sais voler (il sourit). Il ne te manque plus que d'inscrire ta voie dans la beauté.

Lui revint tout à coup à l'esprit comment elle avait grimpé facilement jusqu'à ce passage où elle avait dû forcer. À cause de la fatigue. C'est qu'elle ne grimpait déjà plus. Dans la beauté.

Il continua :

- Sans laisser de trace : aucune trace. Légère, aérienne, magnifique.

Elle a grimpé avec aisance, avant. Elle se revoit dans la paroi. Elle se revoit enchaîner des gestes élégants. Elle ressent le plaisir qu'elle a de grimper en souplesse : elle développe des mouvements amples, tranquilles, précis, se servant de chaque prise avec astuce, poussant sur les jambes depuis l'abdomen et le dos, plus qu'elle ne tire sur les bras. Elle exécute chaque mouvement en utilisant juste l'énergie nécessaire. C'est en grimpant régulièrement, en enchaînant ses gestes qu'elle progresse sans se fatiguer. Sans se fatiguer inutilement. Comme si d'une certaine manière elle était propulsée par son propre élan. Même lorsqu'ils deviennent complexes ou acrobatiques, elle exécute ses gestes avec une simplicité enfantine. Elle peut ressentir dans tout son corps le plaisir de la grimpe, cette gestuelle sur le rocher. Elle sent le grain particulier du granit sous les doigts et à travers les chaussons. Elle peut respirer l'odeur du granit chauffé par le soleil. Son corps est léger, de plus en plus léger. Elle a entièrement confiance en elle quand elle grimpe ainsi. Elle ne réfléchit même plus. Ce qui pense en elle, dans ces moments là, est très profond. C'est son corps et son esprit qui pensent et agissent. Dans la beauté.

Erleine la regarda, l'espace d'un instant. Tout son visage souriait. Son beau visage buriné et bronzé de guide de haute montagne. Il souriait comme si ce qu'il voyait à cet instant était l'image même du bonheur.

- Parcs et Jardins - Haut -