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Marguerite Duras, l'invention du "cinéma, dit-elle" et la préhistoire de la littérature numérique

Jeudi 4 septembre 2014, 13:49 - Du Vent dans les Branches

India song, Marguerite Duras

Que s'est-il passé ?

La question est simple, qu'en est-il de la réponse ?

S'il y a plusieurs témoins d'un événement, il est fort probable que les récits des uns et des autres seront différents. Laissant cela, préoccupons-nous de votre témoignage. Vous avez plus ou moins d'habileté à expliquer, oralement ou par écrit, ce qui s'est passé. Laissons cela également.

Ayant été témoin d'un événement ou impliqué dans un événement, lorsqu'on vous a posé la question Que s'est-il passé ? ne vous est-il jamais arrivé de ne pas savoir quoi dire, de ne pas savoir par où commencer ? Puis, ayant raconté du mieux que vous pouviez, n'avez-vous jamais eu envie, ensuite, de rajouter quelque chose, une précision, une information complémentaire. Et ne pouvant le faire, rectifier, corriger, modifier l'histoire, ne vous êtes-vous pas senti mal à l'aise, avec l'impression de ne pas avoir tout dit, d'avoir mal expliqué ce qui s'est passé ?

Pour Marguerite Duras (1914-1996), raconter l'histoire de quelqu'un ou raconter sa propre histoire est tout-à-fait impossible. D'une part parce que la mémoire est infidèle, on oublie et on reconstruit sans savoir distinguer ce qui s'est réellement passé de ce qu'on croit qui a eu lieu. Mais surtout, que dire ? Il y a tellement de choses à raconter que, selon l'idée qu'on se fait de l'histoire, on pourra raconter de nombreuses versions différentes de la vie de quelqu'un d'autre ou de sa propre vie.

Et s'il y a autant d'histoires qu'il y a de points de vue, il n'y en a aucune.

Si vous écrivez des romans et qu'une telle évidence frappe votre esprit, vous ne pouvez tout simplement plus écrire. Ancien ou nouveau, vous ne pouvez plus écrire de roman.

Alors que faire ?

La solution qu'a trouvée MD avec Le ravissement de Lol V. Stein (1964) a été d'évoquer l'histoire impossible à raconter. Partant d'un mot fondateur, elle a créé une ambiance avec des mots, des expressions faisant surgir des images, ambiance dans laquelle se sont insérés des témoignages du passé permettant de faire des hypothèses sur ce qui s'est passé.

Ainsi, Le ravissement de Lol V. Stein est construit à partir du mot : bal. Ce mot en appelle d'autres : le bal du Casino de T Beach, Lol V. Stein, Michael Richardson, Tatiana Karl, Anne-Marie Stretter... Ces mots créent l'image fondatrice d'où découlent les autres images, c'est l'image d'un événement passé, d'un instant immobilisé :

Lol, frappée d'immobilité, avait regardé s'avancer, comme lui, cette grâce abandonnée ( ... ) Lol resta toujours là où l'événement l'avait trouvée lorsque Anne-Marie Stretter était entrée...

Mais peu importe le thème choisi par MD, voyons plutôt comment elle écrit, comment elle construit sa fiction. Les indications qu'elle donne dans ses livres, entre 1964 et 1973, sont nombreuses. Dans Le ravissement de Lol V. Stein, nous lisons ceci :

Je ne crois plus à rien de ce que dit Tatiana, je ne suis convaincu de rien.

Voici, tout au long, mêlés, à la fois, ce faux semblant que raconte Tatiana Karl et ce que j'invente sur la nuit du Casino de T.Beach. A partir de quoi je raconterai mon histoire de Lol V. Stein.

Les dix-neuf ans qui ont précédé cette nuit, je ne veux pas les connaître plus que je ne le dis ( ... ) cette femme ( ... ) Je vais donc la chercher, je la prends, là où je crois devoir le faire, au moment où elle me paraît commencer à bouger pour venir à ma rencontre, au moment précis où les dernières venues, deux femmes, franchissent la porte de la salle de bal du Casino municipal de T. Beach.

Ainsi, elle écrit Le ravissement de Lol V. Stein (1964), Le Vice-consul (1965), India Song (1973, livre) et India Song (1975, film qu'elle réalise elle-même).

Les 3 textes et le film sont en écho les uns des autres. L'envie de proposer au lecteur spectateur plusieurs histoires en liens. Construire sur les ruines de la mémoire, détruire pour reconstruire autre chose...

Partant d'une image obsédante née d'un mot, MD construit une ambiance, la musique des mots dans laquelle un événement traumatique est immobilisé : la stupéfaction de Lol V. Stein au bal du Casino de T Beach, la marche de la mendiante chassée par sa mère, l'exclusion du vice-consul de France à Lahore. Par la magie des mots, des images en liens sortent de l'obscurité (le noir du théâtre) et s'interpellent, comme les voix, les bribes de conversations, les dialogues des personnages de India Song. A cette époque où le seul livre existant était un livre imprimé, MD écrit déjà numérique, en liens dans le texte et hors du texte.

Ainsi dans Le Vice-consul les images en liens se bousculent : la mendiante, elle marche, elle dort, le Tonlé-Sap, la mère, l'enfant, la faim, Battambang, elle, puis la jeune-fille, le parc, les tennis déserts, le vice-consul de Lahore, les Iles, l'hôtel du Prince of Wales, Savannakhet Laos.

India song, Marguerite Duras, le sein

Et puis dans India Song, les images se déforment dans un déplacement : Anne-Marie Stretter est morte aux Iles (le Delta du Gange, une fin, une disparition), la mendiante vient de Savannakhet Laos (en lien avec le pays plat du Tonlé-Sap, Battambang), le vice-consul tire la nuit dans les jardins de Shalimar.

MD indique : Les personnages évoqués dans cette histoire ont été délogés du livre intitulé Le Vice-consul et projetés dans de nouvelles régions narratives. Il n'est donc plus possible de les faire revenir au livre et de lire, avec India Song, une adaptation cinématographique ou théâtrale du Vice-consul.

Ces 3 textes et le film, en écho, sont d'une richesse inouïe, d'une créativité prémonitoire de ce qui sera possible, 30 ans plus tard, avec le livre numérique : une écriture littéraire avec des mots, des images et des musiques, en lien avec un au-delà du texte. Ne disposant pas de cet outil numérique, forte de sa collaboration avec Alain Resnais pour Hiroshima mon amour (1959), MD invente le "cinéma, dit-elle".

Quelques extraits d'India Song, texte, théâtre, film.

Que s'est-il passé ? On n'en saura rien. L'histoire, c'est ce que le lecteur lit, ce que le spectateur voit, la narration de quelques évocations contradictoires, incomplètes, subjectives. L'histoire, c'est la suite des mots que vous, lecteur lectrice, lisez, ces mots qui vous permettent d'imaginer, de construire vos images mentales. Passant au cinéma en 1975, et pour 10 ans pendant lesquels MD n'écrit plus de livre, elle fixe quelques images sur l'écran, des bruits et des musiques diffusés par les haut-parleurs, toutes choses que vous ne pouvez plus imaginer car vous les voyez, vous les entendez. Et le texte, qui vous permet, spectateur (et non plus lecteur), de construire votre univers mental du film que vous regardez entendez, elle le fait dire par les acteurs.

Renonçant à écrire ce qui s'est passé, MD a cherché dans son cinéma, le moyen d'écrire ses fictions construites sur des images et voix en écho les unes des autres. Cependant, passant du livre au cinéma, elle a détruit une grande partie de son texte (tout ce qui n'est pas dit par les acteurs). A tel point que, en 1977, Le camion est le stade ultime du cinéma de MD, où il ne reste plus grand chose à détruire avant arrêt sur image au noir et silence.

En 1980, n'ayant pas la patience d'attendre l'avènement, 30 ans plus tard, du livre numérique, ce que tout le monde comprendra, MD, qui reste fondamentalement écrivain, revient au texte à lire, donc au livre imprimé.

Pourtant, sans le savoir, Marguerite Duras a inventé l'écrire numérique, l'écriture littéraire avec des mots, des images et des musiques, en lien avec un au-delà du texte. Bien avant que nous ayons à notre disposition la technique et les outils permettant d'écrire, de lire un texte en dialogue avec des images et des musiques, en lien vers d'autres textes. Avant qu'on ait l'idée d'une littérature numérique, Marguerite Duras a construit ses fictions avec autre chose que des mots, en passant au théâtre et au cinéma. Mais il est fascinant de constater que les images, les musiques et les liens vers un au-delà du texte sont déjà présent dans ses textes imprimés, ses livres papier.

Alors que le cinéma est une écriture avec des images et des sons, il nous reste un merveilleux film envoutant, India Song, avec lequel Marguerite Duras a inventé "le cinéma, dit-elle" : un cinéma de textes en écho, dits par les acteurs, sur fond d'images et de musiques.

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India Song, extrait (vidéo YouTube).

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