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Vivre en paix

Connaître le langage des oies cendrées peut vous sauver la vie

Lundi 11 août 2014, 14:42 - Landes et Forêts

Photos Jacques Bouchut

Je réalise seulement à présent la chance que j'ai eu de me souvenir, fort à propos, du langage des oies cendrées. Heureusement ! Je suis encore terrifié à l'idée de ce qui aurait pu m'arriver si je n'avais jamais connu Konrad Lorenz.

Vous menez une vie tranquille sans y penser, oisif et insouciant. Tout soudain, à la suite d'un incident banal, qui n'aurait pas attiré votre attention d'habitude, vous basculez dans une suite d'événements improbables, de plus en plus inquiétants et surtout inéluctables.

Lorsque je me passionnais d'ornithologie, chaque fois que je voulais observer des oiseaux, il me fallait prendre la voiture pour changer de vallée. En effet, dans mon vallon, les seuls volatiles qu'on entend sont des oies cendrées. Elles m'attendent au début du chemin qui mène au bois. C'est une balade que j'aime bien, pour le plaisir de marcher. Le chemin descend dans la combe passant tout près du marigot et remontant ensuite dans une forêt de chênes.

Chaque fois que je passe par là, elles me saluent bruyamment et je leur réponds sur le même ton, en avançant la tête vers elles : Gue Gue Gue Gue Gue. Cinq fois, ça suffit. Alors, elles s'écartent un peu et font semblant de rien, regardant à droite ou à gauche, plongeant la tête dans leur plumage pour s'épouiller. Toutefois, je passe, prudemment.

Mais ce matin là, je ne passais pas. Je m'arrêtais interloqué par ce qu'elles me disaient, parlant presque en même temps, dans un langage parfaitement clair :

- Attention ! ne va pas plus loin.

- Sinon tu seras croqué mort.

- Avant d'avoir rien compris sur la vie la mort.

- Et tout le tralala.

Oies 1, photo Jacques Bouchut

Entendant ce propos inattendu, je restais figé, paralysé, le regard fixé sur la croix qui me barrait le chemin : les oies projetaient une ombre sinistre en écho à leur avertissement. C'était bien la première fois qu'un tel phénomène se produisait.

Comme j'avançais d'un pas en disant absurdement Bonsoir, elles se mirent à jacasser :

- Alors là, tu es complètement à côté de la plaque mon bonhomme.

- Pas la peine de faire l'autruche en te plantant la tête dans le sable.

- Tu ne t'en sortiras pas comme ça.

- Oh ça non non non non non.

Et j'ai bien entendu 5 fois non. Alors j'attendais, perplexe, sans vraiment me rendre compte que les oies me parlaient le plus naturellement du monde.

Puis je m'aperçus que la croix s'était déformée en une sorte de bête à deux têtes, qui m'évoqua sur le coup un éléphant d'Afrique. Bien qu'ensuite, je pensais plutôt à un arrosoir.

Oies 2, photo Jacques Bouchut

Comme je devais leur sembler complètement bouché, stupide et inconscient du danger, elles inscrivirent en ombres chinoises l'ordre de me munir d'une lance ou d'une épée, comme je voulais, ainsi que d'un bouclier solide. Ce que je ne fis pas, bien évidemment.

Oies 3, photo Jacques Bouchut

- Mais c'est qu'il est têtu comme un malotru cet individu.

- Il ne va pas continuer mains nues.

- J'espère que t'as ton mobile dans ta poche.

- Et que tu as choisi un réseau qui fonctionne à la campagne.

Je plongeais machinalement la main gauche dans ma poche et sortis mon téléphone portable.

- Wha, qu'est-ce que tu attends ?

- Téléphone à la gendarmerie.

- Qu'ils envoient un hélico aussitôt.

- Sur le champ.

Quel champ ? murmurais-je, tout en faisant le numéro.

Puis, je suivis les oies, qui me dirent de faire très attention à ne pas réveiller le croco.

Quel croco ? Où ça un croco ? me demandais-je à haute voix.

- Moins fort, espèce d'idiot.

- Mais t'es bouché.

- Dans le marigot.

- Tu vas te faire croquer.

Oies 4, photo Jacques Bouchut

Et patati et patata... N'importe qui aurait ri en entendant ces deux bavardes raconter n'importe quoi. Mais moi non. Je suivais les instructions, docilement, comme si c'étaient les gendarmes au bord de la route ou les pompiers venus éteindre un incendie. Je vous passe les détails, d'ailleurs, à présent, je ne m'en souviens plus. Mais sur le moment, j'avais intérêt à obéir sans faire le malin.

C'est ainsi que, silencieusement, dans la rosée du matin, nous arrivâmes au marigot. Elles me plantèrent là, à l'abri derrière un saule, avec l'ordre de ne pas bouger.

Oies 5, photo Jacques Bouchut

Les oies entrèrent prudemment dans le marigot. Puis, l'une d'elles, sûre de son coup, se mit à farfouiller brutalement dans l'eau pendant un bon moment.

Au moment où j'entendis l'hélico arriver, l'oie sortit un immense crocodile bleu du Nil, le secoua méchamment par la queue et le balança de l'autre côté du champ. Il atterrit ébahi sur un petit banc de sable, que je n'avais jamais remarqué auparavant.

Crocodile, photo Jacques Bouchut

Dans ma confusion, il me sembla un instant qu'il y en avait deux. Le temps de reprendre mes esprits, l'hélico s'était placé en vol stationnaire au-dessus de ce bout de champ. Et avant de réaliser ce qui se passait, je vis le croco bleu du Nil aspiré par ce gros insecte bruyant, qui disparut l'instant d'après. Si vous avez vu les anneaux de transfert dans La porte des étoiles : pareil !

Crocodile hélicocoptère, photo Jacques Bouchut

Comme les oies barbotaient dans l'eau, sans plus s'occuper de moi, je leur dis Merci.

- Oh de rien.

- C'est gratuit.

- Un jour ou l'autre il y aurait eu un accident.

- C'est sûr, t'as vu toutes ses dents !

Il sort d'où ce crrrc, crauc ?

- Ce crocodile bleu du Nil vient de La ferme aux crocos.

- T'es déconnecté ou quoi ?

- Remets-toi, il ne t'a pas crocoqué.

- Grâce à nous, ni toi ni nous.

Alors je suis reparti en oubliant complètement ma balade.

Une fois rentré à la maison, j'eus la trouille de ma vie, m'assis et bus un bon whisky.

Depuis lors, chaque fois que je passe dans le coin pour me balader du côté du bois en passant par le marigot, j'ai l'impression que les oies se foutent de ma gueule. C'est plus fort que moi, il me semble qu'elles me regardent en rigolant.

Alors, au lieu de faire Gue 5 fois, je leur dis Ouah Ouah.

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