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Vivre en paix

C'est vrai

Vendredi 24 mai 2013, 14:05 - Parcs et Jardins

Comme c'est drôle : vous semblez tous si jeunes. Attendrissant. Papa, maman, oncles et tantes, les enfants. Sur cette photographie, et sur celle-ci.

Vieille photo de famille

Il n'y a que grand-père qui n'a pas vieilli dans la vie. C'est même tout le contraire : ce sont les vieilles photos qui ne sont pas vrai. Ou alors un vrai mensonge. Lui ? votre grand-père ? Un étranger plutôt.

Vieille photo de couple

Oh non ! votre grand-père, ce n'est pas lui. Vous ne l'avez jamais connu ainsi. Aussi jeune. Dire ça, aussi jeune, c'est idiot. C'est vieux, que vous pensez. C'est vieux, qu'il a toujours été pour vous. Vieux, c'est ça votre vérité pour lui, sa réalité pour vous.

Comme c'est étrange cette façon de mentir. Ces photos, plus elles font vraies, plus elles vous mentent. Elles vous mentent les vieilles photographies. Et les souvenirs : reconstitution, reconstruction. Ce lent travail de la mémoire. Votre mémoire et la mémoire des autres. Plus ça sonne vrai et plus c'est faux.

Mais quelle importance, puisque c'est tout ce qu'il nous reste à nous. Les autres, ils sont partis et depuis longtemps.

Vous et moi, on se comprend, n'est-ce pas ?

Enfin on se comprendra peut-être si j'arrive à trouver un éditeur compatissant. Et ça... comme dirait ma mère : je me fais du souci pour vous mes enfants.

Mes combien déjà ? mes 7 enfants.

Et voilà, encore une fois. Cela paraît si juste et c'est tout faux. C'est vrai qu'elle a dit ça, ma mère. Ou peut-être ma grand-mère. Plutôt ma mère, mais peut-être pas de cette façon. Enfin, je n'en sais rien; quelqu'un répète cela de temps en temps dans ma tête. Je me fais du souci pour vous mes enfants. Tout est dans la tête. On croit, je crois, vous croyez, mais bon : on verra ça plus tard, parce que je vais finir, comme d'habitude, par même plus comprendre ce que j'ai écrit, quand je relis. Alors vous.. comme en plus il vous faut tourner les pages. C'est vrai : on tient à son lecteur, à sa lectrice. Alors on lui accorde quelques concessions. On lui concède quelques petits arrangements avec le confort. Non; en fait, pour de vrai, c'est pas vrai : on ne fait rien du tout. On essaye bien un peu, par gentillesse pour le lecteur submergé du Comité de lecture, pour l'éditeur fatigué de publier, de publier ainsi, à notre époque, le banquier, les clients, les actionnaires. L'époque d'avant c'était bien mieux; la preuve : ma grand-mère disait la même chose (c'était bien mieux avant). On essaye, les concessions, les bonnes actions, on essaye, mais patatrac ! tout se casse la figure en trois fois rien, et mieux c'est, plus c'est pire. Alors...

Et vous êtes toujours là. Vous lisez. Je n'arrive pas à le croire.

Mais j'aimerais bien, vous pensez !

Soyons un peu plus optimiste tout de même, écrivons plutôt :

Je suis très content que vous me lisez.

En effet, si vous lisez, qu'allez-vous penser ? en lisant : j'aimerais bien. Voilà ce que cela donne pour vous, maintenant :

Et vous êtes toujours là. Vous lisez. Je n'arrive pas à le croire.

Je suis très content que vous me lisez.

Bon d'accord j'aurais pu l'écrire autrement, de façon moins enfantine. Défanse de soter pardesu le larbirinte. Mais, la réalité pour moi en ce moment, c'est que j'écris mon septième manuscrit et toujours pas l'ombre d'un éditeur, quelle galère. Mais pourquoi j'écris ? au bout du compte, pourquoi continuer ainsi à écrire ?

Éh ! puisque vous lisez en ce moment, c'est pour vous les questions... moi : les pourquoi, vous savez... On commence par un pourquoi ? et juste après les lamentations arrivent. Et voilà qu'il pleure, c'est son biberon qu'il veut, le gros bébé. S'il vous plaît donnez-lui, qu'il se rendorme. La barbe à la fin, avec toute cette littérature ennuyeuse, le Roman des Profondeurs : sexe, violence, problèmes, injustices, malheurs... Waoh ! on respire... on se calme... voilà, très bien.

Remarquez, c'est ça qu'on aime, la souffrance, pleurer sur la souffrance des autres; ça nous rassure, on n'est pas tout seul; c'est ça qu'on veut désespérément croire : qu'on n'est pas tout seul. C'est peut-être pour ça qu'on y tient, à la souffrance des autres, qu'on l'accepte au bout du compte, dans la rue, devant chez soi, ou à la sortie de son supermarché, ou quoi ? un peu plus loin ?

Alors je donne ma pièce et j'envoie mon chèque ou mon colis pour les réfugiés, les déplacés, les déportés, le petit bébé, là, sur l'écran de ma télé. Et je lis, n'est-ce pas ?

Remarquez, moi aussi je lis. Encore un peu. On se force. On se dit qu'il faut se tenir au courant. Mais il ne passe pas, évidemment. On ne tombe pas tous les jours sur Jacques Bens. La lente sortie de l'ombre. Stock 1998. Vous avez lu ? Alors ?

Comme la conversation n'était pas facile avec Clémentine, même quand elle était de bonne humeur, Jaume, qui ne souhaitait pas que le silence s'installe entre sa fille et lui, avait entrepris de lui raconter des histoires.>

Mais c'est moi que vous lisez, en ce moment. Comment je peux écrire ça ? c'est moi que vous lisez. Vous lisez le texte que j'ai écrit (pour vous, quand vous lisez), que j'écris actuellement (pour vous maintenant, c'est du passé, le passé de quelqu'un d'autre, pendant que votre passé à vous : vous vous en souvenez ?).

Vous vous vous : c'est chouette, n'est-ce pas ? peut-être un cas unique dans la littérature.

Votre passé vou-vou-vou !...

On ne se connaît pas et vous continuez à lire. Et vous êtes fasciné, vous êtes envoûtée. Je n'arrive pas à le croire. Moi d'un côté et vous de l'autre. De l'autre côté du miroir. Vous le connaissez ce grand-père, votre grand-père, et vous le regardez. Vous le regardez sur la vieille photographie. Mais vous le savez bien, moi à ma façon et vous de la vôtre : en réalité, on croit se connaître ou on croit qu'on pourrait, en fait, on ne se connaît pas, mais pas du tout; et on ne se connaîtra jamais. Nous ne sommes pas dans le même univers, dans la même réalité. On se reconnaît, on ne se connaît pas. On se renifle, si vous voyez ce que je veux dire. Et encore, franchement, assis devant l'écran de mon ordinateur, je ne sens rien du tout, mais ce qui s'appelle rien.

Écoutez. Je vous le dis affectueusement : laissez fermé ce vieil album de famille; laissez cette boite, bourrée à craquer (elle a déjà, peut-être), attachée peut-être avec une ficelle ou un ruban; s'il vous plaît, ne remuez pas tous ces souvenirs.

Laissez-les dormir au fond d'un tiroir, d'une armoire, laissez ces souvenirs dormir au fond de vous, dans la mémoire du monde, et des choses, et des êtres, et des... sentiments, des émotions, qui sont prêtes à vous exploser le coeur.

Laissez cela.

Reniflant la photo de mon grand-père, je vais le faire pour vous. Remuer d'une autre manière. Il n'a pas changé notre grand-père et ce n'est pas maintenant qu'il va le faire.

Pas maintenant ? vous croyez ?

Qui peut dire qu'il détient la vérité ? qui peut trier le vrai du faux ? La vie, c'est dans l'instant, et naturellement, la vie sur le moment, c'est ce à quoi on fait le moins attention. Ensuite, on réécrit l'histoire, on ajoute, on enlève, on transforme, on oublie, on se rappelle, Oh oui ! je m'en souviens très bien... Découpage, montage, ce lent travail de reconstruction de la mémoire.

Tenez, regardez...

Vous vous penchez par la fenêtre.

Et c'est Jeanne que vous apercevez la première. Elle se dépêche, elle marche d'un pas décidé, c'est presque courir, courir après la vie. Elle monte en direction des alpages. Et cette silhouette qui descend le sentier, c'est Jean, c'est Joany, le berger, son cousin. Et lui (c'est vers lui qu'elle projette sa jeunesse impatiente), une rage de vivre déjà, il se dépêche de la rejoindre. Le temps presse, le troupeau abandonné autour de l'abreuvoir ou peut-être revenu à l'étable, moutons ? chèvres ? vaches ? plutôt des vaches, nous sommes dans le massif des Bauges.

Le temps presse pour ces deux-là qui s'aiment en compagnie l'un de l'autre. On lâcherait tout, et gare à vos fesses, on abandonnerait père et mère, pour ces instants merveilleux volés à la vie qui passe déjà, mais qui s'en soucie donc à cet instant ?

Le temps presse, vous pensez bien : c'est qu'il est né au Châtelard en 1878, ce grand-père, d'un papa boulanger et d'une maman qu'il a déjà perdue, lorsqu'il est petit berger. À l'âge de 13 ou 14 ans, 1891-92 déjà, au revoir la charmante cousine et les jeux d'enfant, Joany monte à Paris.

Joany part travailler chez un oncle.

Et l'oncle Brenda tient un café.

Le Procope café, 87 rue Jasmine.

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