Quand je retourne dans mon passé en pensant à mes amis d'enfance, la bande des 12, on jouait à cache-cache-nuit à la Pointe de l'Est jusqu'aux 12 coups de minuit, sans souci des conséquences, l'un de nous comptait jusqu'à 12, c'est pas beaucoup, juste le temps de courir dans le champ de la ferme aux 11 cochons, si je me souviens bien, ou peut-être la ferme des 13 dindons, c'était juste après les foins, je me souviens, on se cachait dans les meules, pas dans la grange, non, il m'arrive de penser que la vie aurait été complètement différente s'il n'y avait pas eu ce terrible accident, différente comment ? je ne sais pas, évidemment, mais si c'était à refaire… c'est vrai quand j'y pense, comment savoir ce qu'il aurait fallu faire ou ne pas faire ? après c'est facile à dire, mais non, sur le coup ça ne marche pas comme ça, on ignore les conséquences de nos actes, dans l'instant on suit la logique du moment, on joue le jeu, on suit nos intuitions, on réagit à l'émotion, c'est comme ça, après on voudrait bien revenir en arrière, comprendre ce qui s'est passé, modifier, changer, on voudrait recommencer, si j'avais su j'aurais agi autrement, j'aurais fait un autre choix, mais quoi ? tout se mélange dans mes souvenirs, dispersion, je ne me souviens plus, trou de mémoire.

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Douze, le jeu du soir - collage novembre 2012, Jacques Bouchut

Rêve ou souvenirs, parfois je me dis que j'ai créé ce monde, qu'il n'existe que dans mon esprit, éclaté en multiples moments contradictoires, curieux mélange de séquences de films et de reconstructions de la mémoire, quand je retourne dans mon passé et que je repense à James Gilliam et à Cora Mann, j'entends cette musique obsédante d'Astor Piazzolla, et je me dis que Cora aurait pu mourir dans l'incendie si James ne l'avait pas tirée des flammes, asphyxiée par la fumée elle s'était évanouie dans la grange en feu, sans lui... et pourquoi lui, justement, cela m'a toujours étonné que James, de 12 ans plus âgé que moi, soit venu se joindre à nous ce jour-là, courant dans les bois, grimpant aux arbres, jouant comme s'il était redevenu un enfant, et heureusement, quand j'y pense, Cora serait morte s'il n'avait pas été là, précisément ce soir-là, le soir de l'incendie, que s'est-il passé ? je ne me rappelle plus, c'est loin tout ça, si c'était à refaire, je ne sais même pas ce qu'il aurait fallu faire ou ne pas faire pour éviter ce drame, nous étions douze et à présent que sont-ils devenus, cette fille d'émigrés russes sauvée par le grand James et tous les autres ? curieusement c'est le dernier des mots qui me vient à l'esprit, douze.