Eboulis nuit, fréquence phare, bonsoir.

Chers noctamboulis, préparez votre esprit pour la nuit, une nuit chaude et surprenante. Sans plus attendre, nous rejoignons notre correspondante à Bruxelles pour une information déroutante : Siboule, vous m'entendez ?...

- Tout-à-fait, Blousie, ici c'est de la folie : aux Iles Canaries, les gens chantent et dansent la samba dans la rue. Tout le monde ici est folle de joie, Blousie, et les garçons, comme ils sont beaux...

- Je n'en doute pas Siboule, mais l'école ?

- Quoi, vous n'êtes pas au courant, Blousie : l'école est finiiiiiiiiie... Pas juste la fin de l'année scolaire. Je me tourne vers le premier ministre européen des affaires : pouvez-vous répétez pour nos auditeurs ce que vous me disiez tout à l'heure.

- Vous ne pouvez pas savoir, petite madame...

- Mademoiselle.

- ...vous n'imaginez pas la joie pour l'ancien élève libéralisé que je suis, d'avoir aboli l'école. C'est un moment très émouvant. Quand j'avais 6 ans...

- Vous étiez enfant, mais justement, tous ces enfants qu'allez vous en faire dès la sortie prochaine ?

- Ah mais c'est très simple : ils vont apprendre à travailler. Dans les mines de sel de Guérande, en Camargue. Comme vous le savez, avec le réchauffement climatique la banquise fond à fond la caisse. Nous allons re-saler, à la source du tapis roulant de l'Atlantique, les océans qui se meurent de soif par manque de sel. Vous comprenez ?

- Nous avons bien compris en effet. Reste le problème des jeunes qui allaient au lycée, à l'université, dans les grandes écoles, avant de pointer au chômage.

- Absolument aucun problème, plus de chômage, plus d'allocations, nous les formons à la vie adulte. Dès à présent, nous les envoyons dans les entreprises comme apprentis gratuits, sous la responsabilité d'un salarié.

- Dans les entreprises... gratuits ?

- Eh !... mais d'où vous sortez, petite madame, mademoiselle, les entreprises comment voulez-vous qu'elles distribuent des bénéfices si elles n'embauchent pas des volontaires bénévoles, jeunes et en bonne santé ? C'est la loi du marché à l'international. Question de survie pour les riches actionnaires qui doivent financer leurs fondations et faire fonctionner l'industrie du luxe.

- Ainsi, sans aucune aide, les Maisons de la musique et de la danse sont condamnées à disparaître.

- Non mais, attendez, on n'est pas là pour rigoler : il faut rembourser la dette, relancer la croissance par une baisse des dépenses publiques et une politique de prix défiant toute concurrence. Tout cela demande une volonté de puissance extrêmement puissante, vous comprenez ?

- Oh oui ! s'amuser, quelle horreur, en effet, Monsieur le premier ministre européen des affaires. Qu'avez-vous prévu pour les arts de la rue, les musiciens, les danseurs, les acteurs, la culture ?

- L'agriculture vous voulez dire ? L'agriculture, c'est bien, on ne change rien. Les paysans ne gagnent rien, mais au moins ils peuvent manger des carottes et des lapins. Vous comprenez, de génération en génération, il faut faire des économies quand on fait son marché. La tradition ancestrale c'est de travailler dur pour rembourser sa dette. En supprimant les subventions aux Maisons de la musique et de la danse, en supprimant l'énorme budget de l'éducation nationale dans chaque pays européen, nous générons une économie de 1234 milliards d'euros. Vous n'imaginez pas ce que cela peut représenter à l'échelle de la planète.

- Tout cet argent, vous allez l'affecter à quel poste budgétaire, qu'allez-vous en faire ?

Silence radio. Bruits indéfinissables. La musique de fête envahit les ondes. Voix de Siboule, de moins en moins audible :

- Voilà, maintenant que le premier ministre européen des affaires a disparu dans la foule, parti s'amuser rigoler, je m'en vais rejoindre mes petits copains d'une nuit. Une nuit chaude, si vous saviez, Blousie. A vous le studio.

Ainsi l'école est finie. C'est la vie. La vie, la mort, le changement. Je ne sais pas si vous partagez ma perplexité, chers noctamboulis qui nous avez suivi. Comment allons-nous passer ensemble cette nuit chaude, sinon peut-être en écoutant le dernier disque, le dernier CD, le dernier concert avant liquidation. Pour l'un ou l'une d'entre vous ce sera peut-être la musique de Mozart ou Chopin, pour quelqu'un d'autre celle de Miles Davis, John Coltrane, Archie Shepp, Albert Ayler, Pharoah Sanders, ou encore une musique arabo-andalouse, Sibélius, Steve Reich, Vivaldi, Verdi, une musique d'Afrique, mandingue, congolaise, un raga du sud de l'Inde, Georges Brassens, Josquin Deprez, Jean-Sébastien Bach, les Beatles ou les Rolling Stones, l'Art ensemble of Chicago, Sony Terry et Brownie McGhee, Memphis Slim et Willie Dixon, une musique de santour iranienne, Guillaume de Machaut, Messiaen, Pete Seeger, Ella Genkins, Woody Guthrie, Willie The Lion Smith, James P Johnson, Herbie Hancock, Arvo Pärt, Philip Glass, Yusef Lateef, Wayne Shorter, Tom Waits, Mahalia Jackson, Louis Armstrong, ou peut-être une chanson populaire... ou certainement une musique de danse... ou encore, encore, encore... la dernière vidéo, le dernier spectacle, la dernière danse, la dernière séance, jusqu'au bout de la nuit

Eboulis pour la nuit, faites de beaux rêves.

Prolongations en cas d'insomnie philosophique, stupéfaction informationnelle, rage de dent contre et rien pour, confusion des sentiments émotionnels, découragement provisoire notoire, ataraxie subite du nourrisson en période de croissance négative :

Danse

Fase (1982) - Anne Teresa De Keersmaeker et Michele Anne de Mey
Musique de Steven Reich.


Blue Lady‬ (1983) - Carolyn Carlson
Musique "Night Run" de René Aubry


Blue Lady revisited (2008) - Tero Saarinen


Musique

Nubian Lady (1971) - Yusef Lateef


Albert Ayler 1.

Albert Ayler 2.

Musique mandingue.

Josquin & Ferrare.

Pharoah Sanders, Archie Shepp.