Comme chacun le sait, dans une bonne chorale, hors la soliste qui est la seule à se faire remarquer, aucune voix ne domine. L'ensemble doit être harmonieux. Vous dégustez un plat de cuisine classique où les arômes fondent en bouche en un goût unique, sublime, bref, vous faites éternellement la même expérience de l'équilibre parfait, hérité de la Grèce antique. Pythagore, Apollon. Vous n'êtes pas chez Pierre Gagnaire ou Feran Adria.

Maintenant, vous êtes dans cette église abbatiale avec un écho pas possible, mais que va-t-il advenir de ce concert ? Lumières colorées sur le choeur, gothique. Les choristes arrivent, chantent. Ils ne sont que 12, vous comptez 8 garçons (haute-contre inclus) et 4 filles. Pourtant, la musique de Josquin des Prés emplit l'espace avec une puissance inattendue et...

vous entendez précisément chaque voix. Chacun des choristes affirme son chant dans un ensemble ockhamiste, qui par moment fond en murmure comme glace en bouche. Vous n'en revenez pas : alors on a le droit de chantez fort comme la soliste ? Tous chantent en solo.

Afin de percer ce mystère insondable, vous balayez le choeur d'une oreille attentive, basse, autre basse, baryton, l'autre baryton dirigeant l'ensemble vous tourne le dos, difficile de distinguer sa voix, ténor, autre ténor, contre-ténor, mezzo-soprano, soprano, sa voisine, et sa voisine, haute-contre. Et vous passez de l'un ou l'une à l'autre (ceux qui chantent, évidemment).

C'est alors qu'à force de regarder l'une des soprani droit dans les oreilles, vous avez pris sa place et vous chantez. Et tout soudain la voix vous manque : pour je ne sais quelle raison, vous avez perdu le fil. Oh c'est très bref et vous tendez l'oreille à gauche, à droite. Horreur, impossible de récupérer la ligne mélodique, chacune de vos voisines chante autre chose que ce que vous chantiez. Dans cette musique diabolique, chaque ligne musicale est différente !

singulier.jpg
Une musique singulière, gribouillages mai 2011, Jacques Bouchut

Evidemment, dès que j'en eus la possibilité après le concert, j'ai foncé sur ma tablette tactile connectée en permanence sur la planète et j'ai découvert, non sans surprise, qu'à partir de l'école franco-flamande (mais en fait depuis l'Ars nova de Guillaume de Machaut), la polyphonie s'invente en contrepoint (lignes musicales note contre note) et non point harmonique (suite d'accords).

La polyphonie s'invente là en lignes musicales singulières, tissant une musique qui semble aller de soi, toute simple, on écouterait des heures avec un regard angélique perdu dans les nuages. Pourtant c'est une musique virtuose d'une complexité incroyable, à faire pâlir l'Oulipien le plus rigoriste.

C'était Josquin & Ferrare, concert à St Antoine l'abbaye, par Métamorphoses et Biscantor, sous la direction de Maurice Bourbon. Vous pouvez écouter 2 extraits de l'enregistrement de 2012.

Vous pouvez vous procurer les enregistrements. Cependant, pour écouter-voir, rien ne vaut le concert. Tiens, j'en frissonne encore.