N'a-t-on pas toujours fait la guerre dans une logique de conquête ? Conquête de territoire, pillage de matières précieuses. La logique de la guerre étant la loi du plus fort, pour gagner la guerre, au fil du temps on a fabriqué des armes de plus en plus efficaces. Il semble qu'en nos espaces-temps de mondialisation et d'armes de destruction massive, la logique soit toujours la même : guerre économique à la conquête de parts de marché, guerre énergétique, guerre agroalimentaire, guerre de l'eau...

En fait, cette logique de conquête en cache une autre : une mécanique aussi implacable et silencieuse que celle de Newton.

Quand en 1942 est lancé le Projet Manhattan, on peut penser que nous sommes toujours dans cette vieille logique pour gagner la guerre. Mais quand, en 1945, nos sociétés ont procédé à 3 essais nucléaires, Nouveau-Mexique, Hiroshima et Nagasaki, la guerre était finie en Europe et il y avait d'autres possibilités pour faire capituler le Japon. Une autre logique s'est mise en place : deux villes rasées et au moins 115 000 victimes en 2 jours. Sans le savoir, l'humanité a sombré dans le nécrolithique, s'enfonçant inéluctablement dans le déclin, dans sa fin, dans un paysage de mort.

En 1952 explose la première bombe H (thermonucléaire) sur l'atoll d'Eniwetok, près des îles Marshall dans le Pacifique. 1000 fois Hiroshima. On a rasé une ville, puis une autre. C'est quoi la prochaine étape ? Un pays ? Ensuite un continent ? Non bien sûr, on se rassure, il ne faut pas exagérer. Pourtant ce qui est en oeuvre, c'est une logique de destruction. Jusqu'où irons-nous ? De la guerre de conquête, nous sommes passés à la guerre de destruction. Les causes de guerre sont devenues des prétextes, exactement comme la logique terroriste, où l'on voit ceux qui voulaient se libérer de l'oppression céder la place à ceux qui ne veulent plus que mort et destruction. L'invasion de l'Irak est un exemple édifiant du prétexte déguisé en cause.

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Le nécrolithique, voilà le hic - Gribouillages à la suie, mars 2012, Jacques Bouchut

En 1943 débute la commercialisation du DDT, qui donnera naissance aux organochlorés, puis aux organophosphorés à partir de 1945. En 1961 nos sociétés ont créé l'agent orange (dioxine) pour la guerre du Vietnam, 4 millions de victimes, des terres dévastées. Depuis, nos sociétés ont répandu à travers le monde herbicides, pesticides, engrais, et des résidus toxiques dont on ne peut plus se débarrasser. La cause, développer l'agriculture, nourrir les populations, a cédé la place à une logique de destruction massive.

Depuis les crises pétrolières des années 1970, l'exploitation du pétrole par nos sociétés s'assimile au pillage des ressources fossiles, dans des conditions démentes (forage offshore en Mer du Nord, gaz de schistes). Double aveuglement, les catastrophes écologiques se succèdent de façon tellement incroyable que ça devient comique : 1967, Torrey Canyon 1e marée noire, dans la Manche. 1972, naufrage du Sea Star dans le Golfe d'Oman. 1975, échouage du Showa-Maru près de Singapour. 1976, l'Urquiola explose en baie de Corogne, en Espagne. 1978, naufrage de l'Amoco Cadiz. 1979, explosion de la plate-forme pétrolière Ixtoc 1 au Mexique. 1980, retournement de la plate-forme Alexander Kielland en mer du Nord. 1983, le pétrolier Castillo de Beilver brûle en Afrique du Sud. 1984 : la raffinerie de San Juan de Ixhuatepec (Mexico) explose. 1988, fuite de gaz et explosion sur la plate-forme pétrolière Piper-Alpha en Mer du Nord. 1989, naufrage de l'Exxon Valdez en Alaska. Bon là, c'est fini, on a compris.

Eh ben, non ! toujours plus de la même chose, c'est bien trop rigolo : 1992, naufrage de l'Aegean Sea en baie de Corogne, en Espagne. 1993, naufrage du Braer aux Shetland. 1997, naufrage du Nakhodka au large de l'île japonaise de Honshu. 1999, naufrage de l'Erika au large des côtes françaises. 2002, naufrage du Prestige au large des côtes espagnoles. 2003, naufrage du Tasman Spirit au large de Karachi. Etc... etc... Continue tout seul, vas-y, moi j'en peux plus ! 2010, la plateforme pétrolière Deepwater Horizon coule dans le Golfe du Mexique, au large de la Louisiane. Dommage... 2012, Mer du Nord. Encore et encore...

Depuis 1945, nos sociétés ont créé et dispersé à travers la planète des produits mortels ou gravement pathologiques dont on ne peut plus se débarrasser : plutonium, dichloro-diphényl-trichloroéthane (DDT), dioxine, polychlorobiphényles (PCB), métaux lourds, etc... 67 ans plus tard, les scientifiques n'ont aucune solution à proposer et ils disent Stop ! on arrête les conneries, mais ils hurlent dans le néant intergalactique des oreilles scientistes. Des fleuves, des nappes phréatiques, des villages et des villes, des régions, les mers et les océans sont contaminées, des êtres humains sont morts ou gravement malades : catastrophes nucléaires, chimiques, agriculture intensive, industrie agroalimentaire.

Cette mécanique silencieuse, cette logique de destruction, on la retrouve dans l'économie planétaire, à l'oeuvre à la Bourse où la logique semble toujours la même, celle de la spéculation sous une autre forme, dans les sociétés financières dont la logique semble toujours la même, celle du profit sous une autre forme. En fait, cette logique du profit en cache une autre, la mécanique silencieuse, mais bien présente, celle des destructions d'emplois, celle de la destruction des Etats, celle de la destruction de territoires de plus en plus vastes.

Ce ne sont plus des dictateurs, Napoléon, Hitler, Staline, Mao... responsables de millions de morts. Ce sont des gens ordinaires qui font marcher cette belle mécanique de destruction. Ces gens-là n'ont pas de gosses ? Ils ne sont pas effrayés par le merdier dans lequel devront vivre ou survivre leurs enfants et leurs petits-enfants ? Non, pas du tout, ils sont juste dans le mouvement des choses, comme la Lune tourne autour de la Terre, et la Terre autour du Soleil.

On peut se demander Comment empêcher ces gens-là de nuire ? On voit tout de suite que la question est mal posée. Qui va décider (de qui est nuisible ou pas) ? selon quels critères ? comment empêcheront-ils (ces gens-là de nuire) ?

La question serait plutôt : Comment favoriser d'autres logiques, une autre mécanique ? Nos sociétés ont mis en place une mécanique de destruction. Très logiquement elles vont se détruire elles-mêmes. C'est juste une question de temps. Elles vont détruire le système qu'elles ont mis en place. Inutile de s'en occuper. Donnons juste les petits coups de pouce qui favoriseront la mécanique aquatique : une mécanique de construction, une mécanique de l'eau, de l'air, de la vie sur Terre.

La politique, voilà le hic : les hommes et les femmes politiques ne sont jamais qu'à l'image de ce que nous sommes. Nos sociétés, c'est nous, chacun de nous.