L'autre jour, j'étais invitée chez des amis. Devant son jardin de pierres, Bruno m'expliquait comment il avait construit une rivière, des éboulis, la mer et les îles, avec des petits cailloux ronds ramassés en bord de Drôme

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et des pierres érodées par les eaux géologiques trouvées assez haut dans le Vercors.

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C'est alors que survint le reste des convives. Mélanie s'exclama, en découvrant l'attraction du soir : "Oh ! quel beau jardin japonais !" Quelqu'un ajouta : "Tu devrais mettre des bonsaïs." Isabelle, la femme de Bruno, objecta en riant : "Ce n'est pas un jardin, il n'y a pas de fleurs !" Quelqu'un a plaisanté : "Pas de poireaux non plus. Juste un tas de cailloux." D'autres commentaires s'ajoutèrent dans la bonne humeur, définissant une fois pour toutes un jardin.

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Je me suis dit après coup, effectivement c'est bien un tas de cailloux. Encore aurait-il fallu dire : des cailloux arrangés de façon à obtenir un effet, que chaque visiteur peut interpréter à son idée. Ce soir-là, chacun a exprimé sa croyance de ce qu'est ou n'est pas un jardin, persuadé de parler de la réalité. Ce soir-là, pas grave.

La réalité, pour beaucoup de gens en France en 2010, c'est, au choix, les jeunes des banlieues, les immigrés, les Roms, etc... etc... la liste est longue, renouvelable, avec beaucoup d'énergie destructrice, la liste est longue des croyances plus ou moins partagées concernant la réalité, la seule réalité : il y a des hommes et des femmes, ayant une existence individuelle, que l'on regroupe sous un vague concept supposé les définir, une généralisation censée être réelle.

On regroupe avec des mots, des individus, garçons et filles bien réels et bien différents les uns des autres, comme on a regroupé, il n'y a pas si longtemps, des gens dans des camps de concentration, bien réels eux aussi à l'époque.

Ces idées à la con que chacun tient pour la réalité, les jeunes des banlieues, les immigrés, les Roms, les juifs, les musulmans, etc... etc... sont ceci ou sont cela ... Eh bien moi, cette soit-disant-réalité, je n'en veux pas ! Petits enfants de Platon, vous êtes libres de penser ce que vous voulez, mais arrêtez de nous casser les pieds.

La réalité, c'est juste des cailloux, différents les uns des autres.

D'où ma déclaration première :

1 - Avant les idées, il y a la réalité.

Pas d'homme, pas d'idée. La réalité de l'homme, c'est d'abord chaque individu, irréductible dans sa singularité, avant toute idée que quelqu'un d'autre pourra, que d'autres pourront se faire de lui ou d'elle. Merci Guillaume d'Ockham.