Dans la famille, personne n'a jamais appelé Marguerite ma grand-mère paternelle. Margot Duras avait d'abord été mariée avec Donald Fellini avant d'épouser mon grand-père Siméon. Mais d'après ma grand-mère, Donald était un très beau jeune homme qui ne pensait qu'à baiser selon son expression. Alors un jour, Margot en a eu assez de ses mensonges et elle a demandé le divorce. Ce qu'elle a obtenu très facilement, à sa grande consternation : en effet, Donald était bien trop content de retrouver sa liberté pour épouser Christina Egoyan, une parfaite salope (je cite). Je n'ai jamais su si ma grand-mère était inconsolable de la perte de son grand baiseur de premier mari ou si elle avait gardé une rancune tenace. Et souvent, je l'ai entendue brandir son divorce comme une menace sournoise et ambigüe : Fallait-il se méfier du sexe ou au contraire la vie n'était-elle pas une lutte impitoyable pour s'envoyer en l'air ? Dans ces circonstances, je pensais à mon grand-père (que je n'ai pas connu) avec perplexité.

Pour Margot, le seul mariage réussi dans la famille (sa famille, je précise) était celui de son cousin Claude (cousin par sa mère Delphine Resnais), qui avait épousé Isabeau Donner. Elle n'avait à la bouche que des mots d'admiration pour Claude et Isabeau, à se demander jusqu'où allait sa vénération pour son cousin. Ah ! l'amour... disait-elle. Et puis plus rien. Silence. L'amour.... C'était d'autant plus mystérieux que je n'ai pas connu ces parents éloignés, ni leur fils Giorgio Resnais, marié avec Francesca Eastwood. Et la ravissante cousine Sabine paraissait alors un rêve inaccessible, une beauté merveilleuse à jamais enfermée dans son monde perdu. Mais bon, comment savoir si ma grand-mère n'exagérait pas la perte par une louange excessive ?

Autant Margot était intarissable, autant mon arrière-grand-père Michael Duras était peu loquace. C'était un gros bonhomme austère qui semblait perpétuellement absorbé par une méditation profonde, sombrant souvent dans un sommeil peuplé, peut-être, de rêves inaccessibles, de princesses à délivrer, d'amours impossibles, allez savoir. Aussi bien, ne faisait-il que ruminer ses affaires, cherchant le meilleur moyen de saisir une opportunité. Mais voyez-vous, je n'y crois pas : il ne faut pas oublier que Michael, autrefois, s'était fait fauché sa jeune épouse, par un bel officier de l'armée des Indes de passage à l'ambassade de France ! Et qu'il ne lui resta plus qu'à obtenir le divorce par contumace. Ou quelque chose dans le genre, je n'ai jamais su. De là à imaginer que, de ville en ville à son retour des Indes, il a créé des salles de cinéma pour oublier...